« Si tu veux apprendre un métier et l'artisanat, travaille chez les Juifs et les chorfa »
- Amine Drissi Boutaybi
- il y a 14 heures
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 54 minutes
Ila bghiti t3ellem l7erfa wla sen3a, khdem 3end l'ihoud wla chorfa. Ce proverbe que vos grands-parents connaissaient par cœur n'est pas un dicton anodin. C'est un classement populaire de l'excellence, et il dit une vérité que le Maroc a oubliée.

Il y a des proverbes qui sont des archives. Celui-ci en est une.
Ila bghiti t3ellem l7erfa wla sen3a, khdem 3end l'ihoud wla chorfa. Si tu veux apprendre un métier et l'artisanat, travaille chez les Juifs et chez les chorfa, les familles de descendance prophétique. Vos grands-parents le disaient sans y penser. C'était, dans la bouche du peuple, une hiérarchie de l'excellence : pour apprendre vraiment, on allait chez ceux qui savaient.
Regardez qui le proverbe met au sommet
D'un côté, les chorfa : l'aristocratie religieuse, la noblesse du sang, les descendants du Prophète. De l'autre, dans le même souffle, à égalité, les Juifs. Le Maroc populaire plaçait la maîtrise artisanale et commerciale juive au même rang que la plus haute noblesse du pays.
Ce n'est pas rien. Ce n'est pas une tolérance imposée d'en haut, une politique de cour. C'est une reconnaissance spontanée, montée du souk et de l'atelier, gravée dans la langue de tous les jours. Le peuple n'avait pas besoin qu'on lui explique le vivre-ensemble : il envoyait ses enfants apprendre le métier chez le voisin juif, et il le disait avec fierté.
Une réputation qui n'était pas volée
Derrière ce proverbe, il y avait une réalité solide. Le savoir-faire juif reposait sur une éthique redoutable : le droit commercial rabbinique interdisait de surfacturer, imposait de révéler les défauts d'un produit, sacralisait la parole donnée. Des règles qui dépassaient souvent en rigueur les usages commerciaux de l'époque.
Les bijoutiers de Tiznit et d'Essaouira, les orfèvres de Marrakech, les tisserands de Fès portaient une réputation qui franchissait les frontières du Royaume. Dans les souks, un accord scellé avec un commerçant juif valait un contrat écrit, et les musulmans le savaient. Travailler chez eux, c'était apprendre non seulement un geste, mais une exigence.
Ce que ce proverbe vous rend
On croit que l'estime entre les communautés fut une affaire de dahirs et de discours. Faux. Elle montait d'en bas, de la bouche des gens ordinaires qui, pour désigner l'excellence, citaient les Juifs dans le même souffle que les descendants du Prophète.
C'est un beau proverbe. Beau parce qu'il est simple, beau parce qu'il est vrai, beau parce qu'aucune institution ne l'a décrété : il a poussé tout seul dans la langue d'un peuple qui reconnaissait le mérite là où il le trouvait, sans regarder la religion de celui qui le portait.
Alors la prochaine fois que vous l'entendrez, écoutez-le vraiment. Ce n'est pas une phrase sur le travail. C'est le Maroc qui se souvient, dans sa propre langue, de ce qu'il a su être : un pays où l'on apprenait le meilleur chez ceux qui étaient le meilleur, juifs et chorfa confondus.
Et demandez-vous : ce classement-là, celui du peuple, ne valait-il pas mieux que bien des discours d'aujourd'hui ?
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