Israël, un problème pour toute l’humanité » : la phrase de trop d’Ankara — et pourquoi le Maroc a choisi une autre voie
- Amine Drissi Boutaybi
- 3 juil.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Derrière l’indignation apparente sur Gaza, la sortie de Hakan Fidan est d’abord une riposte diplomatique au dossier arménien. Mais son vocabulaire, lui, a une histoire — et l’Histoire connaît le prix de ce mot. Analyse d’une ligne franchie, et du contre-modèle que Rabat incarne en silence.

La phrase a été prononcée sur CNN Türk, par le chef de la diplomatie turque, Hakan Fidan : Israël serait « un problème pour toute l’humanité ». Neuf mots. Neuf mots qui ont fait le tour du monde arabe et musulman en quelques heures, applaudis par les uns comme un cri de vérité sur Gaza, ignorés par les autres comme une énième surenchère verbale d’Ankara.
Les deux lectures sont fausses. Et c’est précisément pour cela qu’il faut s’y arrêter.
Ce que la phrase n’est pas : un cri moral sur Gaza
Commençons par le contexte, parce qu’il change tout. Cette déclaration n’est pas née de l’émotion devant les images de Gaza. Elle arrive dans un moment diplomatique très précis : Israël vient de reconnaître officiellement le génocide arménien. Pour la Turquie, qui refuse cette qualification depuis plus d’un siècle, c’est une gifle historique. La réponse d’Ankara ne s’est pas fait attendre : accusations croisées, dénonciations, appels à l’OTAN — et cette phrase.
Autrement dit : ce que l’on nous présente comme une indignation humanitaire est d’abord une riposte d’État. La Turquie ne parle pas au nom des Gazaouis. Elle règle un compte mémoriel qui la concerne, elle, et elle utilise Gaza comme munition. C’est la première malhonnêteté de cette séquence, et presque personne ne la nomme.
Ce que la phrase est : une essentialisation
Venons-en aux mots eux-mêmes, car ils méritent qu’on les pèse.
Critiquer la conduite d’une guerre est légitime. Dénoncer le sort des civils de Gaza est légitime. Interpeller un gouvernement, exiger des comptes, qualifier juridiquement des actes devant des instances internationales — tout cela relève du débat entre nations, aussi dur soit-il. La tragédie de Gaza est réelle, et aucune ligne de cet article ne cherche à l’atténuer.
Mais dire qu’un État est « un problème pour toute l’humanité », ce n’est plus critiquer une politique. C’est essentialiser. On ne vise plus des décisions, un gouvernement, une conduite : on vise une existence. Un « problème », par définition, appelle une « solution ». Et lorsqu’il s’agit des Juifs ou de leur État, ce glissement sémantique n’est pas une abstraction : le XXe siècle a documenté, avec une précision insoutenable, où mène le vocabulaire du « problème » à résoudre.
Qu’un ministre des Affaires étrangères — pas un éditorialiste, pas un militant, le chef de la diplomatie d’un membre de l’OTAN — emploie ces mots-là, c’est cela, la ligne franchie. On peut être bouleversé par Gaza et le dire. Précisément parce que la critique légitime existe, elle n’a pas besoin de ce vocabulaire-là. Ceux qui y recourent ne servent pas les Palestiniens : ils servent leur propre agenda, et ils abîment au passage la seule chose qui permette un jour de sortir de la guerre — la possibilité de se parler.
Le contre-modèle : la voie marocaine
Face à cette surenchère, il existe une autre grammaire. Elle ne fait pas de bruit, elle ne produit pas de phrases virales, et c’est exactement sa force.
Le Maroc a condamné avec constance le sort fait aux civils palestiniens. Sa Majesté le Roi Mohammed VI, président du Comité Al-Qods, a rappelé à chaque étape la position marocaine sur la question palestinienne. Mais jamais Rabat n’a basculé dans l’anathème. Le canal reste ouvert. La critique passe par la diplomatie, pas par l’essentialisation. Et ce n’est pas un hasard : un pays qui compte son judaïsme parmi les affluents de son identité constitutionnelle ne peut pas, structurellement, parler des Juifs ou de leur État comme d’un « problème ». Quatorze siècles de coexistence vous vaccinent contre ce vocabulaire.
C’est toute la différence entre une puissance qui instrumentalise Gaza et un royaume qui pense le temps long. L’une cherche la phrase qui claque ; l’autre préserve la phrase qui, un jour, permettra de négocier. L’une parle à ses réseaux ; l’autre parle à l’Histoire.
La question n’est donc pas de savoir si l’on a le droit de critiquer Israël — on l’a, et le Maroc le fait. La question est de savoir qui, dans ce moment de bascule, garde la hauteur nécessaire pour être encore utile le jour d’après. Ce jour-là, ce ne sont pas les auteurs de punchlines qu’on appellera à la table. Ce sont ceux qui n’ont jamais brûlé le pont.
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