Le Maroc a inscrit ses Juifs dans sa Constitution. L’Algérie a transformé ses synagogues en mosquées.
- Amine Drissi Boutaybi
- 3 juil.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
D’un côté, un État millénaire qui assume chaque strate de son histoire. De l’autre, un État né en 1962 qui a fait de l’effacement un acte fondateur — en gommant une mémoire juive plus ancienne que lui de deux mille ans. Ce n’est pas une opinion, c’est un état des lieux. Et il fallait bien que quelqu’un le dresse.

Posons la question simplement, sans détour et sans précaution oratoire : pourquoi le Maroc préserve-t-il sa mémoire juive quand l’Algérie a méthodiquement effacé la sienne ?
Ce n’est pas une provocation. C’est la question la plus documentée et la moins posée de l'Afrique du Nord. Alors posons-la, et répondons-y avec la seule chose qui résiste à tout : les faits.
Et le premier fait, celui qui commande tous les autres, c’est le rapport au temps. Le Maroc est un État millénaire — douze siècles de dynasties, une continuité politique que presque aucun pays au monde ne peut revendiquer. L’Algérie, en tant qu’État-nation, est née en 1962. Ce n’est ni une insulte ni un jugement : c’est une date. Mais cette date explique tout ce qui suit. Un État millénaire n’a pas besoin de trier son passé : il en est la somme. Un État jeune, lui, doit se raconter — et c’est dans ce récit que tout s’est joué.
Ce que le Maroc a fait
La Constitution marocaine de 2011 inscrit l’affluent hébraïque parmi les composantes de l’identité nationale. Pas un discours. Pas une plaque commémorative. Le texte fondamental du royaume.
Des dizaines de cimetières juifs ont été réhabilités à travers le pays dans le cadre d’un programme royal. Bayt Dakira, la Maison de la Mémoire, se dresse à Essaouira. Casablanca abrite le seul musée du judaïsme de tout le monde arabe. Les mellahs de Fès et de Marrakech ont retrouvé leurs noms d’origine. Chaque année, des hiloulot rassemblent des milliers de pèlerins juifs venus du monde entier sur les tombeaux des tsaddikim — et dans quelques semaines, j’irai moi-même filmer celle de Ouezzane.
On peut interroger les motivations : sincérité, stratégie, les deux. La réponse honnête est : peu importe. Un État se juge à ce qu’il inscrit dans la pierre et dans le droit. Le Maroc a inscrit. Il pouvait se le permettre : quand on a douze siècles derrière soi, la mémoire juive n’est pas une menace pour le récit national — elle en est un chapitre, attesté, assumé, protégé par la continuité même du trône.
Ce que l’Algérie a fait
De l’autre côté de la frontière, les faits sont tout aussi vérifiables. Simplement, personne n’ose les aligner.
La terre algérienne abritait l’une des plus anciennes communautés juives d’Afrique du Nord — Constantine, Tlemcen, Oran. Une présence antérieure à l’islam, antérieure aux Ottomans, antérieure à la colonisation française, et antérieure de deux millénaires à l’État algérien lui-même. Cette communauté a aujourd’hui disparu. Intégralement.
La Grande Synagogue d’Oran, joyau du judaïsme maghrébin, a été convertie en mosquée. Celle d’Alger aussi. Les cimetières juifs sont, dans leur écrasante majorité, laissés à l’abandon ou vandalisés. Aucune reconnaissance constitutionnelle. Aucun musée. Aucun programme de réhabilitation. Aucune hiloula. Aucun mot officiel, jamais, sur une présence juive qui a précédé l’État de vingt siècles.
Qu’on ne me parle pas de hasard ou de négligence. Quand un État efface tout, partout, pendant soixante ans, ce n’est pas une lacune : c’est une politique. Et c’est ici que la date de 1962 prend tout son sens. L’Algérie indépendante devait s’inventer un récit national. Elle a choisi de le construire par soustraction : ne serait algérien que ce qui entrait dans le cadre officiel. Les Juifs — pourtant enracinés sur cette terre bien avant tous les conquérants successifs — n’y entraient pas. Le paradoxe est vertigineux : le plus jeune État d'Afrique du Nord a effacé la plus ancienne de ses mémoires.
L’amputation
Et qu’on me comprenne bien : ce constat ne vise pas les Algériens. Il vise ceux qui ont écrit leur récit national à leur place. Car les Juifs de cette terre étaient de cette terre — leurs paytanim chantaient en arabe, leurs artisans faisaient vivre les médinas, leur musique était celle de tout le monde. Le chaâbi que l’Algérie revendique aujourd’hui doit une part immense à ses musiciens juifs, dont les noms ont été soigneusement gommés des pochettes et des mémoires.
C’est cela, la vérité brutale : l’Algérie ne s’est pas débarrassée d’un corps étranger. Elle s’est amputée d’une mémoire plus vieille qu’elle. Un État jeune qui déchire les pages les plus anciennes de son livre ne mutile personne d’autre que lui — et il s’étonne ensuite de ne plus savoir lire sa propre histoire.
Ce que la mémoire dit de l’avenir
Cet écart n’est pas qu’une affaire de morale. Il est stratégique, et il se paie comptant.
La mémoire assumée du Maroc est devenue un pont : vers sa diaspora, vers les centaines de milliers d’Israéliens aux racines marocaines, vers un tourisme mémoriel qui fait vivre Essaouira, Fès, Marrakech. Des pèlerins qui reviennent, des maisons qui rouvrent, des ponts qui se construisent. La mémoire effacée, elle, ne produit rien. Pas un visiteur, pas un investissement, pas une main tendue. On ne bâtit aucun avenir sur une page arrachée.
Un État millénaire qui a inscrit. Un État de soixante ans qui a effacé. L’un récolte, l’autre s’étonne du silence.
POUR ALLER PLUS LOIN
Cette page est documentée dans mon livre, Le Maroc, ses Juifs et Israël. Disponible dès maintenant ici.
Chaque vendredi, une lettre. Une idée, une mémoire, une pièce du puzzle judéo-marocain. Si vous voulez la recevoir, l'inscription est en bas de cette page.
Pink Tarbouche est un média indépendant. Pas de tutelle, pas de ligne dictée, pas de sujet interdit. Ce travail a un coût, et il est financé par ceux qui le lisent. Soutenir le média : pinktarbouche.com/soutenir.
Vous voulez aller plus loin ? Mes livres se lisent, mes conférences se vivent, mes partenariats se construisent. Tout commence ici.



