Le sultan qui a bâti une ville entière pour dix familles juives
- Amine Drissi Boutaybi
- il y a 15 heures
- 3 min de lecture
En 1764, Mohammed ben Abdallah fonde Essaouira et y installe délibérément l'élite marchande juive du Royaume. Les Tujjar al-Sultan, les négociants du sultan, deviendront le moteur du commerce extérieur du Maroc. Histoire d'un pari d'État.

Il y a des villes qui naissent d'un port, d'une rivière, d'un hasard. Essaouira, elle, est née d'une décision. Et cette décision avait des noms de famille.
Une ville pensée de toutes pièces
Au dix-huitième siècle, le sultan Mohammed ben Abdallah, Mohammed III, veut un grand port atlantique, ouvert sur l'Europe, capable de concurrencer Agadir alors en révolte contre son autorité. En 1764, il fonde une ville neuve et fait appel à l'architecte français Théodore Cornut pour bâtir ses fortifications sur un plan régulier, rues à angle droit et remparts inspirés des places fortes européennes. La collaboration sera d'ailleurs écourtée, le sultan reprochant aux Français d'être trop chers, et d'autres ingénieurs achèveront la médina. Mais l'empreinte restera : la ville est si bien ordonnée qu'on la nommera Essaouira, la Bien-Dessinée.
Les négociants du sultan
Une ville ne vit pas de ses murs. Il lui faut un moteur, et le sultan sait exactement où le trouver. Il installe délibérément à Essaouira des familles de commerçants juifs recrutées dans tout le Royaume, de Marrakech à Tanger, pour dynamiser le port. Pas des familles quelconques : l'élite marchande du pays. Il en choisit une dizaine, dont les Corcos, les Afriat, les Coriat, les Knafo, les Pinto, les Elmaleh, et leur accorde par décret royal le titre de Tujjar al-Sultan, les négociants du sultan.
Mesurez l'audace du geste. Un souverain musulman fonde une ville et en confie le moteur économique à ses sujets juifs. Mieux : il les loge dans la Casbah, le quartier du pouvoir et des consulats, dans les demeures les plus prestigieuses de la cité, quand le reste de la communauté vivait au mellah. Leur statut, pour nombre d'entre eux, dépassait celui des plus hauts dignitaires musulmans de la cour.
Un réseau à l'échelle des continents
Parmi ces familles, les Corcos incarnent le système à eux seuls : intermédiaires privilégiés entre les sultans et les puissances européennes, ils dirigeaient des maisons de commerce reliant Mogador à Gibraltar, Londres, Marseille, Livourne et Amsterdam. Leur arme : le multilinguisme, qui faisait d'eux des traducteurs, des négociateurs et des diplomates autant que des marchands.
Le phénomène dépassait Essaouira, et il était ancien. Déjà sous Moulay Ismaïl, les ambassades européennes du Maroc étaient confiées à des familles juives comme les Toledano, les Macnin, les Maimaran. La raison n'avait rien de sentimental : maîtrise des langues, expertise commerciale, réseau tentaculaire, et une neutralité précieuse qui, échappant aux rivalités tribales, garantissait au souverain une loyauté exclusive.
Par leurs mains passaient l'or, le sel, les épices, les textiles, tous les flux qui reliaient l'Afrique subsaharienne à l'Europe. Au dix-neuvième siècle, la ville comptera jusqu'à dix-sept mille Juifs pour à peine dix mille musulmans, une proportion sans équivalent dans le Royaume.
La confiance, première monnaie
Ce pacte n'appartient pas au passé. Cette diplomatie au service du trône a perduré, incarnée aujourd'hui encore par des figures comme Serge Berdugo, ambassadeur itinérant de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Deux siècles et demi après Mohammed III, la logique tient toujours : le patrimoine judéo-marocain n'est pas seulement une mémoire à conserver, c'est un actif que le Royaume fait fructifier.
Car protéger les Juifs, dans le Maroc de Mohammed III, n'était pas un acte de charité. C'était la condition absolue de la prospérité impériale. Essaouira en est la preuve bâtie en pierre : une ville entière conçue autour de l'idée qu'au Maroc, la confiance a toujours été la première des monnaies.
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